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Pourquoi des milliers de campings français risquent de fermer malgré une fréquentation record ?


Par Marc Maudelonde -

Alors que le camping bat des records de fréquentation, 3 000 établissements sont menacés de fermeture. Décryptage d’un paradoxe inquiétant.


Le paradoxe du camping français : fréquentation record, avenir incertain


Alors que la saison 2024 s’est achevée sur un bilan positif pour le secteur du camping, la Fédération nationale de l’hôtellerie de plein air (FNHPA) tire une nouvelle fois la sonnette d’alarme : des milliers de campings pourraient disparaître dans les prochaines années, fragilisant un pan essentiel du tourisme français.

Un mode de vacances plébiscité… mais en danger


Entre avril et septembre 2024, le camping a enregistré 141 millions de nuitées, devant les hôtels (121 millions) et loin devant les autres formes d’hébergement collectif. Il demeure de loin la forme d’hébergement préférée des Français. L'hôtellerie de plein air représente ainsi près d’un tiers de l’ensemble des nuitées touristiques marchandes en France.

L’image du camping reste également très positive : 79 % des Français en ont une bonne opinion, et 24 % une image très positive, selon un sondage Ifop de 2025. Le camping est perçu comme une solution conviviale, économique, et proche de la nature — un mode de vacances populaire, accessible, et porteur de valeurs. Près d’un Français sur deux estime même que le camping lui a permis de partir en vacances pour la première fois.

Et pourtant, le secteur est à la peine. Selon la FNHPA, la France a perdu un cinquième de ses campings en 20 ans, passant de 9 200 à 7 400 établissements entre 2000 et 2025. Une dynamique inverse à celle observée dans d'autres pays européens où l’offre reste stable voire en expansion (notamment en Espagne, au Portugal ou en Allemagne).

Une érosion lente mais continue, et désormais structurelle


Ce déclin touche principalement les petits campings indépendants. En 2023, 3 000 d’entre eux étaient déjà menacés de fermeture pour cause de rentabilité insuffisante. Ces structures, souvent familiales, rurales, ou situées hors des grands circuits touristiques, peinent à se moderniser et à répondre aux exigences nouvelles du secteur. Une tendance inquiétante qui se poursuit.

Pour la FNHPA, cette lente disparition s'explique par trois freins majeurs :

- Des contraintes environnementales de plus en plus lourdes : les normes liées à la préservation des zones naturelles, aux risques inondation, ou aux zones protégées rendent complexe l’agrandissement ou la création de campings.

- Un carcan réglementaire rigide : les démarches administratives sont lourdes, les délais de traitement longs, et les règles d’urbanisme peu adaptées aux enjeux contemporains du tourisme durable.

- Une pression climatique croissante, avec des épisodes extrêmes qui affectent l’exploitation saisonnière : les épisodes de sécheresse, d’incendies et les restrictions d’eau impactent l’expérience client et la viabilité de nombreux sites.

A cela s'ajoute un problème majeur : l'impossibilité pour de plus en plus de campings de pouvoir assurer leur établissement. En effet les campings situés en zone inondables (bord de rivière....) se voient désormais refuser tout nouveau contrat par les compagnies d’assurance, ce qui engendre des fermetures.

Et enfin d'un point de vue plus général, les difficultés économiques augmentent : hausse des charges, pénurie de main-d’œuvre saisonnière, et marges étroites. Les petits établissements, en particulier, sont les plus vulnérables face à ces bouleversements.

La montée en puissance des chaînes : un déséquilibre croissant pour les indépendants


À côté des contraintes réglementaires et climatiques, la concentration croissante du secteur entre les mains de grands groupes constitue un autre facteur de fragilisation pour les campings indépendants. En 2025, 1 498 campings sont désormais affiliés à une chaîne commerciale ou intégrés à un groupe, soit une soixantaine de plus qu’en 2024. Cela représente 19 % des établissements, mais surtout 36 % de l’ensemble des emplacements disponibles en France — soit près de 340 000 emplacements au total.

Cette montée en puissance se fait sous deux formes :

- Les chaînes ou franchises (566 campings, +41 en un an) regroupent 105 000 emplacements ;

- Les groupes intégrés (954 campings, +16) concentrent à eux seuls 238 000 emplacements, soit près d’un quart de l’offre nationale.

Ces structures bénéficient de moyens commerciaux, marketing et numériques bien supérieurs à ceux des petites structures familiales, notamment via des centrales de réservation, des budgets publicitaires conséquents, une présence accrue sur les plateformes et réseaux sociaux, et des politiques tarifaires agressives. Résultat : les indépendants peinent à rester visibles, à capter une clientèle en ligne toujours plus volatile, et à rivaliser en matière de services, d’animations ou de modernité des équipements.

Ce déséquilibre, de plus en plus marqué, accentue la pression économique sur les petits campings, qui constituent pourtant l’essentiel du tissu touristique dans les territoires ruraux ou moins fréquentés. Sans régulation ou soutien spécifique, beaucoup risquent de disparaître, laissant place à un marché standardisé, concentré, et moins accessible.

Des causes de fermeture multiples et structurelles


Au-delà des contraintes externes et de la pression des grands groupes, de nombreuses difficultés internes expliquent également la fragilité croissante des petits campings indépendants. Selon une étude réalisée par le Cabinet Alliances dans le cadre du plan de sauvegarde des Petits Campings lancé par la FNHPA, plusieurs facteurs convergents mènent à la fermeture de ces établissements.

D’abord, l’attractivité de l’offre reste un point critique : des équipements obsolètes, peu adaptés aux nouvelles attentes (confort, services, connectivité, etc.), éloignent une clientèle de plus en plus exigeante. S’ajoute à cela une visibilité quasi inexistante, notamment en ligne, avec des performances commerciales bien inférieures à la moyenne départementale. Des sites internet peu performants, une absence de référencement, une dépendance aux réservations manuelles ou tardives… autant d’éléments qui limitent drastiquement la compétitivité de ces structures sur un marché désormais dominé par le numérique.

Autre point d’alerte : un modèle économique souvent défaillant, reposant quasi exclusivement sur des emplacements nus, ce qui restreint les périodes d’ouverture, fait chuter les taux d’occupation hors saison et empêche toute montée en gamme tarifaire. À cela s’ajoute une faible capacité d’autofinancement, freinant tout investissement nécessaire à la modernisation. Enfin, nombre de ces établissements font face à d’importantes difficultés de transmission : absence de repreneur, lourdeur administrative, ou méconnaissance du potentiel économique freinent les ventes ou les reprises en gestion.

Ces réalités illustrent l’urgence d’un accompagnement ciblé pour ces campings, qui constituent un patrimoine touristique, économique et social essentiel à la diversité du tourisme français.

Un paradoxe dans un contexte de « déclassement » touristique


Ce recul s’inscrit dans une tendance plus large, évoquée par Nicolas Dayot, président de la FNHPA, lors de la conférence de presse d’avant-saison 2025. Selon lui, la France est en train de perdre sa place de leader touristique en Europe.

En 2024, la France a enregistré 451 millions de nuitées, derrière l’Espagne (500 millions) et l’Italie (458 millions). Pire encore : 23 des 27 pays de l’UE ont vu leur fréquentation augmenter, alors que la France fait figure d’exception avec une baisse globale de 0,6 %. Seul le camping a réussi à limiter la casse, avec une baisse contenue à -0,35 %, essentiellement due à la clientèle française (-1 %), malgré une hausse de fréquentation étrangère (+4,6 %).

« À ce rythme, la France va rapidement tomber à la 4e place », alerte Nicolas Dayot. Le seul motif d’espoir ? « Heureusement que les campings ont gagné 40 millions de nuitées en 15 ans », souligne-t-il.

Un enjeu social aussi fondamental qu’économique


Le camping n’est pas qu’une variable touristique : c’est aussi une réponse directe à la crise du pouvoir d’achat. L’étude Ifop 2025 révèle que 79 % des Français considèrent le camping comme un levier pour permettre aux ménages modestes de partir en vacances. Parmi les bénéficiaires d’aides au départ (CAF, ANCV…), 65 % disent que c’est le camping qui a rendu ces séjours possibles.

À une époque où le « surtourisme » dans les zones urbaines fait polémique, le camping propose une alternative plus durable, plus équitable, plus locale. Mais cette accessibilité ne pourra survivre sans une offre forte et bien répartie sur tout le territoire.

Des solutions émergent, mais seront-elles suffisantes ?


Pour enrayer cette spirale, la FNHPA a lancé plusieurs initiatives, en partenariat notamment avec la Banque des Territoires. Depuis juin 2024, un appel à projets permet à des petits campings d’obtenir :

- Une aide financière de 15 000 euros ;

- Un accompagnement stratégique par un cabinet spécialisé pour moderniser leur offre et renforcer leur viabilité économique.

Mais la fédération estime que cela ne suffira pas sans un véritable engagement politique, une simplification des règles d’urbanisme et un soutien clair à ce modèle d’hébergement qui contribue à la décentralisation touristique et à la vitalité des territoires ruraux.

Quelles perspectives pour 2025 ?


Selon les premières tendances de réservation communiquées en avril, la saison 2025 s’annonce stable, voire légèrement supérieure à 2024. Même si les établissements 1 à 3 étoiles continuent à perdre du terrain, au profit des 4 et 5 étoiles.

Selon le baromètre mensuel de Septeo Hospitality, les réservations de séjours en camping pour la saison 2025 ont connu un net regain de dynamisme en mars, après un début d’année timide. Si janvier et février n’avaient progressé que de 2 % par rapport à 2024, le mois de mars a enregistré une hausse de 9 % en volume et en chiffre d’affaires. Une envolée portée à 79 % par la clientèle française, stimulée par l’arrivée des vacances de printemps et des ponts de mai. Au total, le cumul saisonnier (octobre 2024 à mars 2025) affiche une hausse globale de 6 %, avec un panier moyen locatif stable à 1 149 €, et de 508 € pour les emplacements nus. Si les durées moyennes de séjour sont en légère baisse (moins de 8 jours en emplacement pour la première fois), la répartition des réservations reste classique : août domine (26,5 % des séjours), suivi de juillet, juin et avril. Côté destinations, l’Hérault et la Vendée conservent les deux premières places, mais les Landes passent devant le Var sur la troisième marche du podium.

Ces tendances positives sont également confirmées par le panel mensuel Ctoutvert, qui fait état d’une progression encore plus marquée : +10 % de réservations en mars par rapport à 2024. Sur l’ensemble de la période d’octobre à fin mars, le volume de séjours progresse de +8,2 % et le chiffre d’affaires de +5,8 %. Cette dynamique est particulièrement portée par l’avant-saison, avec une envolée des réservations sur avril, mai et juin : +14,5 %, avec des pics à +46,4 % pour avril et +22,1 % pour juin, alors que mai recule de 8,1 %, un effet direct du calendrier. La haute saison n’est pas en reste, avec +4,3 % de séjours en juillet et +7,1 % en août, pour un chiffre d’affaires global en hausse de +5,1 %.

Les clientèles européennes continuent d’afficher une belle vitalité, avec une croissance notable du chiffre d’affaires généré par l’Allemagne (+17 %), l’Italie (+23 %) et l’Espagne (+11 %). La France progresse également (+6 %), tout comme la Belgique (+4 %), tandis que les marchés néerlandais et britanniques restent stables. Ces chiffres confirment la place stratégique de la clientèle étrangère dans l’équilibre économique des campings français, notamment en milieu rural et en basse saison.

On observe également un regain d’intérêt pour les emplacements nus, plus économiques et plus proches de l’expérience camping authentique. Toutefois, l’Espagne et l’Italie continuent de croître plus rapidement, confirmant la perte de vitesse de la France dans la course européenne.

Le camping est bien plus qu’un hébergement : c’est un vecteur de cohésion sociale, un levier économique local, et une réponse concrète aux défis environnementaux et sociaux du tourisme de demain. Il mérite mieux que l’oubli ou l’abandon. Les campings, souvent situés en bord de mer, en montagne ou à proximité de sites naturels, jouent un rôle fondamental dans la dynamisation des territoires ruraux. Leur disparition pourrait creuser les inégalités territoriales et appauvrir l’offre touristique hors des zones urbaines.
À l’heure où le modèle touristique français doit se réinventer face aux enjeux climatiques et sociaux, le camping apparaît comme une pierre angulaire à préserver. Car derrière chaque tente plantée ou mobil-home loué, ce sont des souvenirs, des emplois, et un accès démocratisé aux vacances qui sont en jeu.

La balle est désormais dans le camp des décideurs. Le camping français a sauvé le tourisme. Qui sauvera le camping ?


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